L’Art d’Assainir la Cité !

04 - Août - 2019

En interrogeant l’histoire de l’assainissement, les premiers systèmes d’assainissement auraient été implantés en Mésopotamie (en grande partie l’Irak d’aujourd’hui), dans la vallée de l’Indus. Puis, en 1842, les premiers systèmes d’égouts auraient été construits à Londres. En 1849, un lien scientifique est établi entre les épidémies de choléra et les excréments. Cette découverte a fondé l’approche hygiéniste de l’assainissement d’où le développement du génie sanitaire (Gabert, 2018). Depuis, la problématique de l’assainissement est de plus en plus pressante compte tenu de la situation démographique et du niveau d’urbanisation dans le monde. De 1981 à 1990, il y a eu la Décennie Internationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DIEPA) pour promouvoir l’accès à l’assainissement et l’approvisionnement en eau potable dans le monde dans la perspective de faire baisser les maladies diarrhéiques, d’améliorer la santé et la productivité des populations. Il faut mentionner également les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) pour l’eau potable en 2000 et l’assainissement en 2002 que les Objectifs de Développement Durable (ODD) ont remplacés depuis 2015 pour « garantir l’accès de tous à l’eau et à l’assainissement et assurer une gestion durable des ressources en eau ». L’Année Internationale de l’Assainissement a été décrétée en 2008 pour plus de dignité et de santé pour tous. Par ailleurs, l’Assemblée Générale des Nations Unies du 28 juillet 2012 a reconnu l’accès à une eau de qualité et à des installations sanitaires adéquates comme un droit humain fondamental. Cette mise en agenda politique de la problématique de l’assainissement à l’échelle internationale s’est traduite, en Afrique, par la Déclaration d’eThekwini (Afrique du Sud) qui a invité chaque pays africain à réserver une ligne budgétaire équivalant à, au moins, 0,5% de son Produit Intérieur Brut (PIB). En 2015, la Déclaration de Ngor a instauré un mécanisme de monitoring de cet engagement à concrétiser d’ici à 2020. Mais, les engagements politiques seuls ne suffisent pas. Il faut absolument la participation effective des populations.

C’est ainsi que, du 24 au 26 juillet 2019, le Forum Régional « Jeunesse Urbaine et Assainissement », organisé par Niyel, le mouvement Y’en a marre et Speak Up Africa dans la banlieue de Dakar au Centre Hip Hop de Guédiawaye et auquel l’Initiative Prospective Agricole et Rurale (IPAR) a pris part, s’est inscrit dans la perspective de changement des comportements dans le domaine de l’assainissement en ciblant l’art comme vecteur de sensibilisation des populations. En effet, l’art a servi pour déconstruire toutes les représentations sociales négatives qui entourent souvent les boues de vidange. Appelés dans le jargon populaire caca, les excréments humains ne sont pas des déchets mais des ressources pour la société.

Venus du Sénégal, du Mali, du Burkina Faso, du Bénin, du Tchad et de la Côte d’Ivoire, de jeunes artistes engagés ont mobilisé différents genres artistiques tels que le slam, le théâtre, la caricature, la photographie, le rap, le graffiti, l’humour/stand up, et le journalisme (éditorial, compte rendu et reportage) pour créer des produits qui parlent du caca et font parler le caca sans détour, dans une perspective de « briser le silence », le tabou qui lui prive sa liberté d’éclore à l’image d’une fleur, pour étaler toute sa beauté naturelle et ses intérêts pour la société. En faisant parler le caca, les jeunes ont montré que la banlieue est bourrée de talents cachés.

A l’issue des activités, les productions artistiques ont visiblement réussi à rebaptiser le caca populaire méprisé en or reconnu et prisé. A l’image d’un individu, il a ainsi quitté la classe sociale des parias pour intégrer la classe moyenne émergente. En fait, il a redoré son blason pour ne pas dire son image. Car, bien géré, le caca peut être une importante source de création d’emplois et de richesse sur toute la chaîne de valeur de l’assainissement. De plus, une gestion sécurisée du caca peut épargner sa dispersion dans l’environnement et la contamination des ressources hydriques. Par conséquent, la santé des populations est préservée des maladies liées au péril fécal. A cela, s’ajoute le fait que l’exigence de la transition écologique, en particulier la transition agricole, n’est plus à démontrer. Ainsi, le caca, bien géré et traité grâce à l’Omni Processeur dont le premier prototype en Afrique est installé au niveau de la station de traitement des boues de vidange de Niayes Pikine délivre des produits dérivés qui peuvent être réintroduits dans les circuits économiques de la société. Ces produits dérivés sont divers et variés. Il s’agit de l’électricité (pour l’autoconsommation d’abord de l’Omni Processeur), de l’eau (pour les industries) et de la cendre (pour les bâtiments et travaux publics). Mais, la cendre sert aussi d’engrais organique pour restaurer la fertilité des sols qui sont soumis à un phénomène d’appauvrissement à cause du modèle agricole productiviste qui promeut les fertilisants chimiques. En somme, le caca est une vraie richesse pour la société ! Et la boucle est bouclée.

Dr Sidy TOUNKARA
Chercheur à IPAR

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