Sénégal : Macky Sall sème les germes de l’instabilité

23 - Novembre - 2015

D’une part il clame urbi et orbi sa volonté de conduire le Sénégal vers l’émergence, et d’autre part il sème les germes de l’instabilité dans notre pays ! Macky Sall est vraiment un président atypique !

Lors d’une conférence de presse en novembre 2011, à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI), à Paris, le candidat Sall avait solennellement pris l’engagement, en cas de victoire à la présidentielle de 2012, de faire du Sénégal un havre de paix, condition indispensable, pensait-il, pour réussir son mandat. C’est dans cette perspective qu’il avait d’ailleurs promis de laisser « tranquille » Abdoulaye Wade et « sa famille ».

« En ce moment je ne suis pas opposé personnellement à ce qu’il (Abdoulaye Wade, ndlr) soit respecté et qu’il soit laissé tranquille avec sa famille. Moi je l’assume, parce que je préfère cela à une crise grave qui coûterait des vies humaines. Je crois qu’on peut quand même accepter qu’il parte tranquillement et que le Sénégal poursuive son chemin plutôt que d’aller vers des conflits qui finiraient vers un chaos où nous ne savons pas ce que l’avenir pourrait réserver au Sénégal», avait-il dit.

Une fois au pouvoir, Macky Sall revient sur cette promesse empreinte de sagesse et s’attaque à son prédécesseur et à sa famille. Karim Wade, qu’on a accusé pendant plusieurs années de s’être illicitement enrichi dans un pays où la majorité des populations peine à manger à sa faim, atterrit à la CREI à l’instar d’autres dignitaires du Pds. Sa convocation par cette juridiction, après la défaite d’Abdoulaye Wade en 2012, était, à notre avis, une démarche logique pour la manifestation de la vérité.

Entamé le 31 juillet dernier, son procès prendra fin le 23 mars prochain, date à laquelle la CREI va rendre son verdict. Fait notable : malgré les charges lourdes de l’accusation, « aucune preuve irréfutable n'a (…) été apportée démontrant qu'il était le véritable propriétaire des nombreux comptes bancaires et sociétés visés dans la procédure », faisait remarquer le site de Jeuneafrique au terme des plaidoiries. Plusieurs autres observateurs continuent de mentionner l’incapacité de la CREI d’apporter des preuves d’enrichissement illicite pour confondre Karim Wade. Sa libération devient, par conséquent, une logique comme le fut la tenue de son procès. Pourtant, tout porte à croire qu’il sera lourdement condamné par la CREI, cette juridiction d’exception qui est au service exclusif des tenants du pouvoir.

En le disant, nous ne sommes pas en train d’appeler à l’insurrection : Macky Sall est en train de semer les germes de l’instabilité au Sénégal. Car Karim Wade, qui était naguère considéré comme un paria, le plus corrompu de la galaxie Wade, est en train de devenir, par la force des choses, une superstar politique. Oui, une superstar car il draine du monde, il cristallise les attentions, il a, pour beaucoup de Sénégalais, les épaules suffisamment larges pour sortir le pays du bourrier ! C’est donc un euphémisme que d’affirmer que les hommes et les femmes qui croient en lui ne courberont jamais l’échine devant l’injustice. Jamais !

Dans un papier que nous avions écrit en février 2014, après l’euphorie qui a suivi le passage du Sénégal au Groupe Consultatif de Paris, nous avions recommandé au chef de l’Etat de « contribuer personnellement à l’apaisement le climat sociopolitique pour rassurer davantage les investisseurs. Malheureusement, avions nous poursuivi, Macky Sall n’est pas sur cette dynamique! Beaucoup de Sénégalais, avions nous rappelé, s’étaient farouchement opposés à la candidature d’Abdoulaye Wade à la présidentielle de 2012 estimant qu’elle était anticonstitutionnelle. Certains juges autoproclamés de la société civile avaient même prédit une guerre civile si la candidature du vieux président était confirmée par le Conseil constitutionnel. Heureusement, ils n’ont pas été entendus par « l’auteur des choses» ! Macky Sall, contre toute attente, est sorti victorieux de son duel avec Abdoulaye Wade. Il hérite d’un pays comateux, conséquence de la tension pré-électorale.

Accéder au pourvoir dans ces conditions demande de l’intelligence et de la tolérance. Mais au lieu d’apaiser le climat sociopolitique, Macky Sall, avec la rapidité d’un sprinter, exhume la Cour de Répression et de l’Enrichissement Illicite (CREI). Objectif déclaré: traquer les dignitaires du Parti démocratique sénégalais qui ont goulûment profité des maigres ressources financières du pays. Mais en réalité Macky Sall a exhumé la CREI pour tenter de bâillonner ses adversaires politiques. Conséquence: la popularité de Karim Wade, le plus célèbre otage politique, ne cesse de monter. Au même moment la désillusion gagne de plus en plus les électeurs du président de la République. Dans ce cas, il me semble légitime de demander si l’emprisonnement prolongé du fils de Wade ne sera pas une menace pour la stabilité nationale. Cette question, aussi gênante soit-elle, les investisseurs aussi peuvent se la poser avant d’inonder le Sénégal avec des billets de banque. » Manifestement, le président de la République ne nous a pas entendu !

Aujourd’hui, il se targue d’être le seul chef d’Etat, élu démocratiquement, à vouloir réduire son mandat de sept à cinq ans. Pendant la campagne électorale de 2017, il pourra aussi se vanter devant ses militants surexcités : « Je suis le seul président capable de développer le Sénégal dans le chaos ! »

Cheikh Sidou SYLLA

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