CHEIKH TIDIANE GADIO ET L'AMBASSADEUR DE MAURITANIE : UN MALENTENDU ENTRE L'HISTOIRE ET LE DROIT INTERNATIONAL (PAR CHEIKH SIDIYA DIOP)

01 - Août - 2026

Quand l'histoire rencontre le droit international mieux vaut comprendre le débat entre Cheikh Tidiane Gadio et l'ambassadeur de Mauritanie au Sénégal Mohamed Abdallahi Ould Ethmane au lieu d’invectiver de tort et à travers. J’ai trouvé particulièrement passionnants les échanges entre Cheikh Tidiane Gadio, ancien ministre d’État et ministre des Affaires étrangères du Sénégal, et l’ambassadeur de la République islamique de Mauritanie au Sénégal, Mohamed Abdallahi Ould Ethmane.
À mon sens, il s’agit davantage d’un malentendu, voire d’une divergence d’approche, que d’un véritable désaccord de fond. Les deux diplomates et hommes d’État semblaient s’exprimer à partir de référentiels différents : l’un à travers la géographie historique et les liens de civilisation, l’autre à travers le droit international contemporain.
Lorsque le ministre Cheikh Tidiane Gadio évoque l’Empire almoravide pour illustrer les liens historiques, politiques, religieux et culturels unissant la Mauritanie, le Maroc et le Sénégal, il s’inscrit dans une lecture historique de longue durée. Cet empire berbère, fondé au XIᵉ siècle à partir d’un mouvement politico-religieux né dans l’actuelle Mauritanie sous l’impulsion du guide religieux Abdallah Ibn Yassine, s’est progressivement étendu à la Mauritanie, au Maroc, à une partie de l’Algérie, au Sahara occidental ainsi qu’à certaines portions de l’actuel Sénégal, notamment dans la vallée du fleuve Sénégal, autour de Saint-Louis, Podor et Matam. Il a également exercé son autorité sur une grande partie d’Al-Andalus, dans la péninsule Ibérique.
L’expansion almoravide a permis l’unification politique du Maghreb occidental, le développement des échanges commerciaux transsahariens fondés sur le commerce de l’or, du sel, des textiles et d’autres marchandises, ainsi qu’une diffusion importante de l’islam et un héritage architectural et culturel durable. Dans cette perspective historique, Cheikh Tidiane Gadio ne soutient nullement l’existence d’une prétendue frontière entre le Maroc et le Sénégal ; il rappelle simplement qu’à certaines périodes de l’histoire, des espaces aujourd’hui séparés par des frontières internationales ont appartenu à un même ensemble politique.

De son côté, l’ambassadeur Mohamed Abdallahi Ould Ethmane s’est placé sur le terrain du droit international contemporain. Son argument consiste à rappeler que, depuis les indépendances, le seul État souverain séparant le Maroc du Sénégal est la Mauritanie. Cette affirmation est juridiquement fondée.
En effet, le droit international repose sur le principe de l’uti possidetis juris, selon lequel les nouveaux États indépendants conservent les frontières administratives héritées de la colonisation. Ce principe a été consacré par l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1964, puis confirmé à plusieurs reprises par la jurisprudence de la Cour internationale de Justice. Ainsi, la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal est celle qui existait entre les deux territoires administrés par la France au moment de leurs indépendances en 1960.
Le fleuve Sénégal constitue l’essentiel de cette frontière. Les deux États ont d’ailleurs choisi de privilégier une gestion commune de cette ressource stratégique à travers l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (OMVS). Même lors de la grave crise de 1989, qui a entraîné des affrontements, des expulsions réciproques et une rupture des relations diplomatiques pendant plusieurs années, la frontière internationale n’a jamais été remise en cause sur le plan juridique. Le différend portait essentiellement sur les droits d’usage des terres riveraines, des pâturages et des ressources du fleuve, et non sur la souveraineté territoriale.
En conséquence, ni la Mauritanie ni le Sénégal ne peuvent aujourd’hui revendiquer un territoire de l’autre en se fondant sur des frontières historiques, qu’il s’agisse de l’Empire almoravide ou du royaume du Tekrour. Le droit international reconnaît les frontières issues des indépendances et protège leur stabilité.
Au-delà de cette controverse, il convient de retenir l’essentiel : le Sénégal, la Mauritanie et le Maroc entretiennent des liens historiques, religieux, culturels, humains et diplomatiques profonds. Ces trois nations partagent une histoire séculaire et des intérêts stratégiques communs. Elles ont tout à gagner à préserver un dialogue serein, respectueux des faits historiques comme des principes du droit international, afin d’éviter que des interprétations divergentes du passé ne nourrissent des incompréhensions ou des tensions inutiles.
L’histoire éclaire les liens entre les peuples ; le droit international, lui, organise les relations entre les États. Les deux approches ne sont pas contradictoires : elles sont complémentaires.

 

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