France: autopsie du mal-être des retraités sénégalais

18 - Février - 2016

Le Secrétariat à la Diaspora et au développement solidaire de la Convergence des Cadres Républicains de France a organisé une Journée des retraités de la diaspora samedi 13 février, à Saint-Denis, en banlieue parisienne. Cette rencontre, qui a réuni des retraités, des experts de l’Institution de Prévoyance Retraite du Sénégal (IPRES), des militants associatifs, politiques et syndicaux, visait à « réinscrire la problématique des droits des Sénégalais de l’extérieur dans l’agenda de l’Etat du Sénégal», explique un document rendu public par les organisateurs. De l’avis général, cette réunion a permis de mieux cerner les causes du mal-être des retraités sénégalais en France.

« Qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, tu cumules des boulots pour pouvoir t’en sortir. Mais quand la retraite arrive, tu te retrouves avec une pension insignifiante.» Témoigne pathétique d’un retraité sénégalais qui revendique 42 ans de résidence en France. Son récit, comme celui de tous les retraités qui ont pris la parole lors de réunion organisée samedi 13 février, à Saint-Denis, par le Secrétariat à la Diaspora et au développement solidaire de la Convergence des Cadres Républicains de France, renseigne à suffisance que pour eux, la retraite n’est pas synonyme de loisirs, de vacances au soleil….

De l’avis général, si bon nombre d’entre eux tirent le diable par la queue, c’est parce que la pension qu’ils perçoivent est modique. « La majorité des Sénégalais de l’extérieur, ici, touche une retraite modique. Cela se comprend sur plusieurs points. Premièrement, c’est la discrimination. On n’a jamais eu accès aux emplois bien rémunérés ; deuxièmement on est venu ici très tard pour commencer le travail ; troisièmement on a eu parfois affaire à des patrons voyous qui ne nous ont pas déclarés à des moments précis ; quatrièmement lors qu’on est déclaré, on se retrouve avec des indemnités très petites parce qu’on a les salaires les plus bas », a expliqué Bouba Benjelloun, président de la commission communication de la Fédération des Sénégalais de la Diaspora (FSD).

Avec leurs petites pensions, les retraités sénégalais de France devraient logiquement rentrer au bercail et profiter du soleil, me direz-vous. Mais voilà, s’ils quittent la France, le manque à gagner sera énorme. « Lors que nous percevons nos retraites, l’Etat nous verse un minimum vieillesse qu’on appelle Allocation de Solidarité aux Personnes Agées (ASPA). Cette somme était donnée sans problème avant 2007 même lorsque tu quittais la France. Mais avec les lois de Sarkozy, tu ne l’as plus si tu quittes la France. Cela veut dire qu’avec ma petite retraite, si je rentre au pays, cette somme de 800 euros qui me permettait d’avoir une retraite minimale ne me sera plus versée. Nous avons des retraites dans l’ordre de 300 ou 400 euros. Nous ne pouvons donc pas cracher sur 800 euros », a poursuivi Bouba Benjelloun.

La modicité de la pension s’explique aussi par le fait que le relevé de carrière de certains retraités présente des trous, si l’on en croit Mamadou Abdoulaye Dème, syndicaliste. « Souvent les gens disent que la retraite c’est à 65 ans, c’est très éloigné. Donc, il n’y a pas besoin de garder ses documents. Ensuite ils se rendent compte à un moment donné que la vie a fait qu’ils sont là, mais sans tous leurs documents. C’est la raison pour laquelle il faut conseiller aux actifs de conserver leurs documents notamment les bulletins de paie, les certificats de travail. Les entreprises naissent et disparaissent et quand vous avez un employeur voyou qui ne vous avait pas déclaré auprès des caisses de retraite, vous n’aurez aucune preuve. C’est toute la difficulté qui existe », a-t-il dit.

Autre problème souligné par Mamadou Abdoulaye Dème : si un retraité décède, généralement son ou ses épouses rencontrent des difficultés pour bénéficier de l’allocation de veuvage. « Les familles ont des difficultés à fournir des documents notamment quand il y a des décès. Ce qui retarde le paiement de l’allocation de veuvage. Mais ça, c’est la faute des conjoints. Ce n’est pas normal que nos épouses ignorent où se trouvent le livret de famille, le certificat de mariage... J’ai eu à gérer ces genres de situations. Les gens étaient obligés de chercher des jugements supplétifs au Sénégalais », a-t-il révélé.

Déficit de communication
Au cours de cette rencontre très instructive, plusieurs responsables d’association ont critiqué le déficit de communication entre l’Institution de Prévoyance Retraite du Sénégal (IPRES) et les familles des retraités. Selon eux, si un retraité décède, généralement sa famille au Sénégal n’est pas informée des droits auxquels elle pouvait prétendre. Et ça, c’est la faute de l’Ipres, accusent-ils.

Une cellule de communication a été mise en place pour pallier ce déficit de communication, rassure Pape Cheikh Seck, directeur des prestations à l’Ipres. « Il faut reconnaître qu’on nous a toujours fait des reproches sur notre communication. Nous avons maintenant mis en place une cellule de communication. J’ai eu moi-même à conduire une mission dans la région de Tambacounda. Ce qui nous a permis de visiter des localités comme Balou, Goudiry, Aroundou, Yaféra. Nous sommes allés même à Dembancané en passant par Diawara pour sensibiliser les populations sur les droits auxquels elles pouvaient prétendre. Cette sensibilisation avait porté notamment sur l’allocation de veuvage qui était pratiquement inconnue et surtout sur les pensions de réversion qui font l’objet de déperdition à cause de l’ignorance des veuves », a-t-il dit.

L'espoir avec la tenue de la commission mixte franco-sénégalaise

Une commission mixte franco-sénégalaise se tiendra au mois de mars prochain. Selon Cheikh Seck, un projet d’avenant à la convention générale de sécurité sociale entre la France et le Sénégal a été remis à Michel Sapin, alors ministre du Travail et de l’Emploi. A l’en croire la France est dans de bonnes dispositions pour faire des concessions. « Le document, nous l’avons déposé sur la table de M. Michel Sapin, qui nous avez fait l’honneur de nous recevoir dans son bureau en 2013. La commission mixte est fixée pour le mois de mars, elle ne travaillera que sur ce document-là. Mais déjà, il y a de bonnes nouvelles, dans sa pré-réponse, la partie française nous a dit qu’elle était d’accord pour élargir le champ d’application matérielle de la convention à la maladie. Pour les prestations familiales, elle est aussi d’accord pour revoir le taux et le nombre d’enfants. Pour la totalisation(elle permettra aux retraités de cumuler les trimestres cotisés au Sénégal et en France, Ndlr), elle est aussi d’accord, elle nous propose même de recourir au mode de totalisation qui a cours dans l’Union européenne », a fait savoir l’expert de l’Ipres.

Le gouvernement sénégalais doit aussi saisir l'opportunité de la commission mixte pour négocier la révision du point relatif à la condition de résidence pour bénéficier de l’Allocation de Solidarité aux Personnes Agées, a suggéré Bouba Benjeloun . « Il faut absolument que l’Etat sénégalais négocie avec l’Etat français sur cette question. On est tout à fait conscient que le Sénégal ne peut pas s’imposer à la France, mais il peut discuter sur cette question afin que les retraités puissent rentrer et terminer leur vie auprès de leurs proches. Il faut qu’on trouve un compromis, a-t-il dit. Soit on verse la totalité de l’allocation de solidarité soit on s'accorde sur un pourcentage », a-t-il proposé.

Cette Allocation de Solidarité aux Personnes Agées fait partie des points d’achoppement, mais le Sénégal va en faire un point de revendication, a promis Pape Cheikh Seck. « La partie française dit qu’elle ne peut pas la porter, or cette prestation était portée sur le Sénégal jusqu’en 2006. C’est de façon unilatérale que la partie française l’a suspendue. Nous allons en faire un point de revendication. Le deuxième point d’achoppement, c’est l’option sur le calcul. La partie française dit qu’elle ne peut pas y revenir, pourtant cette option a existé dans la convention jusqu’en 1992 où malheureusement les autorités publiques sénégalaises de l’époque avait signé un avenant qui a supprimé cet avantage. Nous allons nous battre pour que les Français y reviennent», a-t-il dit.

Selon Pape Cheikh Seck, même si la situation des retraités sénégalais de France n’est pas des meilleures, elle n’est en rien comparable à celle de nos compatriotes vivant en Italie et en Espagne. Les retraités sénégalais qui sont en France «ont un texte qu’on veut améliorer, alors que ceux qui sont dans ces pays ne sont couverts par aucun texte. Mais nous avons adopté un projet de convention avec eux. Sous la conduite du ministre du Travail, nous avons remis le document aux autorités de chacun de ces deux pays. Pour l’Espagne, il y a des éclaircis parce que la partie espagnole, d’après les informations que nous ont données nos autorités de tutelle, est prête à ouvrir les négociations en privilégiant la branche retraite. Pour la partie italienne, le problème est plus complexe. Il date de 2002. La partie italienne tient à mettre dans le dispositif, des clauses de reconduction des irréguliers à la frontière. Ce que l’Etat du Sénégal ne peut pas accepter », a-t-il révélé.

De l’avis général, cette rencontre, qui a réuni des retraités, des experts de l’Ipres, des militants associatifs, politiques et syndicaux, a permis de mieux cerner les causes du mal-être des Sénégalais qui dépendent de la Caisse Nationale d’assurance Vieillesse (CNAV). Le diagnostic est fait, il s'agit maintenant de passer à l'action.

Cheikh Sidou SYLLA

Commentaires
0 commentaire
Laisser un commentaire
Recopiez les lettres afficher ci-dessous : Image de Contrôle

Autres actualités

09 - Juin - 2026

Visite de Pape Malick Ndour : Une forte affluence annoncée ce mardi à Rebeuss

La Maison d'arrêt et de correction (MAC) de Rebeuss devrait connaître une « affluence monstre » à l'occasion du jour de visite de Pape Malick Ndour, prédit...

08 - Juin - 2026

Muezzin assassiné à Pire : un imam et ses deux frères seront jugés ce lundi devant la chambre criminelle de Thiès pour un meurtre atroce

Plus de trois ans après les faits, la Chambre criminelle de Thiès examine ce lundi 8 juin l’affaire du meurtre de Bassirou Mbaye, muezzin du village de Ndièye,...

08 - Juin - 2026

Rendez-vous payants, refus massifs : la colère monte chez les demandeurs de visas

Son nom résonne dans une bonne partie de l'Afrique. VFS Global est une entreprise indienne très connue sur le continent : c'est à elle que de nombreuses ambassades à...

05 - Juin - 2026

Kidira : un gendarme du GARSI retrouvé mort dans sa chambre dans des circonstances mystérieuses

La gendarmerie nationale est frappée par un nouveau deuil. Le gendarme Alioune Badara Djiba, en service au sein du Groupe d’action rapide de surveillance et d’intervention...

05 - Juin - 2026

Un contentieux sur un financement de 50 millions de la DER, assimilé à un fond politique atterrit à la Dic

Selon des informations révélées par Libération, Aliou Demba Sow, président de la Convergence des éleveurs pour l’émergence du...