L’EDITO DU MONDE : LE JEU DANGEREUX DE MACKY SALL

05 - Février - 2024

Dans une Afrique de l’Ouest secouée par les avancées du djihadisme, les coups d’Etat militaires et l’ingérence russe, le Sénégal est une exception : depuis son indépendance, en 1960, l’armée n’y a jamais menacé le pouvoir ; une véritable liberté d’expression y nourrit un débat politique dynamique qui a permis deux alternances politiques sereines dans un cadre institutionnel plutôt stable. C’est dire si l’annonce surprise, samedi 3 février, par le président de la République, Macky Sall, à trois semaines de l’élection présidentielle prévue le 25 février, de son report sine die, marque une dangereuse rupture avec une longue histoire démocratique. Depuis 1963 au Sénégal, les scrutins présidentiels ont toujours eu lieu à la date prévue.

M. Sall, élu en 2012 et réélu en 2019, s’était déjà signalé par un comportement alarmant lorsqu’il avait laissé longuement planer le doute sur son intention de briguer un troisième mandat au mépris de la Constitution. En y renonçant formellement en juillet , il semblait avoir entendu la colère de la rue qui, lors d’émeutes réprimées dans le sang en juin, avait manifesté contre cette perspective et contre la condamnation pénale d’Ousmane Sonko, le populaire leader d’un parti anticorruption aux accents antifrançais.

L’interdiction brutale de cette formation politique, fin juillet, menant à l’interdiction de candidature de M. Sonko, avait marqué un nouveau raidissement. Le bon score prêté à Bassirou Diomaye Faye, le remplaçant de M. Sonko à la présidentielle, et la piètre performance dans la campagne du premier ministre, Amadou Ba, successeur désigné du président, semble avoir décidé M. Sall à renverser la table.

Tout se passe comme si le président voulait favoriser la candidature, rejetée par le Conseil constitutionnel, de Karim Wade, fils de l’ancien président Abdoulaye Wade, incarcéré pour « enrichissement illicite » en 2015 puis gracié par l’actuel président. Possédant la nationalité française au moment de sa déclaration de candidature, M. Wade fils a été écarté en vertu de la loi qui interdit aux candidats de posséder une nationalité autre que sénégalaise.

Pour justifier le report de la présidentielle, Macky Sall prend prétexte de la mise en cause à l’Assemblée nationale, par des élus proches de M. Wade, de l’intégrité des juges constitutionnels qui ont invalidé sa candidature, et semble soutenir cette démarche.

Le risque de mettre le feu aux poudres
Un président sortant qui se sert de députés pour mettre en cause les juges chargés de valider les candidatures à sa succession… En déclenchant cette crise institutionnelle au mépris de la séparation des pouvoirs, Macky Sall dit vouloir éviter des troubles qu’occasionnerait une future élection contestée. Alors que le pays a les nerfs à vif, du fait de ses manœuvres et d’une opposition de plus en plus radicale, dans un contexte de pauvreté endémique où la jeunesse est laissée sans perspective autre que l’émigration, il risque en réalité de mettre le feu aux poudres. En témoignent les incidents qui, dimanche à Dakar, ont opposé les forces de l’ordre à des manifestants protestant contre l’annulation du scrutin du 25 février.

Macky Sall, en n’indiquant aucune date de report, laisse planer la menace de son maintien au pouvoir au-delà de son mandat, qui s’achève le 2 avril. Que le phare de la démocratie dans la région donne pareil signal ne peut qu’inquiéter sur la pérennité du « modèle sénégalais », imparfait mais vivant. Et ravir les militaires qui, dans les pays voisins, choisissent, eux, de rester aux commandes sans plus s’embarrasser de scrutin populaire.

Le Monde

Commentaires
0 commentaire
Laisser un commentaire
Recopiez les lettres afficher ci-dessous : Image de Contrôle

Autres actualités

09 - Février - 2026

Acte 4 de la décentralisation: la réforme bientôt soumise à l’Assemblée nationale, révèle le Premier ministre Ousmane Sonko

Le texte sur la réforme de l’Acte 4 de la décentralisation sera bientôt soumis à l’Assemblée nationale. Le président du Pastef, Ousmane Sonko,...

09 - Février - 2026

Congrès de Taxawu Sénégal : la date et le plan de Khalifa Sall

Taxawu Sénégal a retenu une date pour son congrès. Les Échos rapporte dans son édition de ce lundi que les assises du parti de Khalifa Sall se tiendront le 9 mai...

09 - Février - 2026

Lancement de l’Agenda politique de Pastef : Abass Fall "prêt" à "donner (sa) vie pour protéger Sonko"

Membre influent du Parti Patriote africain du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), Abass Fall a assuré ce dimanche, à...

07 - Février - 2026

La candidature éventuelle de Macky Sall à l’ONU et d’autres sujets en exergue

Les journaux parvenus, samedi, à l’APS mettent en avant les divergences sur une éventuelle candidature de l’ancien président Macky Sall (2012-2024) au poste de...

06 - Février - 2026

Tournée de Ousmane Sonko dans le département de Guinguinéo : Une demande Diomaye bouleverse l'agenda

La tournée politique de Ousmane Sonko, dans le département de Guinguinéo, prévue à partir de ce 6 février, a été maintenue. Pastef explique...