Le protocole de Cap Manuel ou la République réduite à un arrangement personnel (Par Ibrahima Thiam)

03 - Juin - 2026

Les récentes déclarations du Premier ministre Ousmane Sonko sur le prétendu « protocole de Cap Manuel » constituent sans doute l’un des aveux politiques les plus troublants de notre jeune démocratie. Au-delà de la querelle personnelle qui l’oppose aujourd’hui au président Bassirou Diomaye Faye, elles révèlent une conception inquiétante du pouvoir, de l’État et de la République.
À écouter Ousmane Sonko, le destin du Sénégal se serait joué dans une cellule de prison, à travers un accord informel entre deux hommes. L’un aurait accepté de porter une candidature présidentielle, de conduire un mandat de transition et de préparer ensuite l’accession de l’autre à la magistrature suprême en 2029. Ainsi, selon son propre récit, l’élection présidentielle n’aurait pas été la rencontre entre un peuple souverain et un projet politique, mais l’exécution d’un calendrier préétabli entre quelques individus.
Cette vision traduit une profonde méprise sur les fondements de la République. Une nation n’est pas une propriété privée. Le pouvoir n’est pas un héritage que l’on transmet selon un pacte conclu entre amis. La présidence de la République n’est pas une récompense que l’on distribue à tour de rôle. Dans une démocratie, le seul protocole qui vaille est celui du suffrage universel.
Les propos de Sonko donnent le sentiment que la République est assimilée à un gâteau dont les parts auraient été réparties à l’avance : à toi le mandat de 2024, à moi celui de 2029. Une telle logique est aux antipodes de l’esprit républicain. Elle réduit le peuple sénégalais au rôle de simple figurant dans un scénario écrit à huis clos.
Plus grave encore, ces déclarations constituent une forme de négation de la fonction présidentielle elle-même. Si l’on suit le raisonnement du Premier ministre, le président Bassirou Diomaye Faye n’aurait été qu’un dépositaire provisoire d’un pouvoir destiné à revenir à son véritable propriétaire politique. Une telle conception est incompatible avec la dignité de l’institution présidentielle et avec le respect dû aux millions de Sénégalais qui ont participé au scrutin de 2024.
Le plus surprenant est que ces révélations soient faites avec une apparente fierté. Là où un démocrate devrait s’empresser de rassurer les citoyens sur l’indépendance des institutions et la liberté du choix populaire, Ousmane Sonko semble considérer comme normal qu’un accord personnel puisse déterminer plusieurs cycles électoraux à l’avance.
La République sénégalaise vaut mieux que des arrangements de circonstance négociés derrière les murs d’une prison. Elle vaut des institutions fortes, des dirigeants respectueux de leur mandat et des citoyens libres de choisir leurs gouvernants sans être enfermés dans des contrats politiques secrets.
Le véritable scandale n’est peut-être pas l’existence supposée d’un « protocole de Cap Manuel ». Le scandale réside dans le fait qu’un responsable politique de premier plan puisse croire qu’un tel protocole serait légitime et compatible avec les principes démocratiques.
Le Sénégal n’appartient ni à Ousmane Sonko, ni à Bassirou Diomaye Faye, ni à aucun parti politique. Il appartient exclusivement au peuple sénégalais. Et aucun serment, aucune promesse personnelle, aucun pacte conclu dans l’ombre ne saurait se substituer à la seule volonté qui fonde la légitimité républicaine : celle du peuple souverain.
Ibrahima Thiam, président du parti ACT

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