PROPOS DE MERCREDI : Boroom-Ndar et le Màggal

31 - Octobre - 2018

L’image d’un représentant de l’Etat déchiffrant difficilement un message écrit en langue nationale lors d’une cérémonie officielle est simplement choquante. Quelquefois, on soupçonne que la maladresse est quelque peu sur-jouée, tant on est habitués par ailleurs à les entendre s’exprimer aisément dans nos langues. Cette gaucherie feinte serait ainsi un signe de distinction au sens de Bourdieu, une faute de goût destinée à affirmer la légitimité étatique face à la légitimité confrérique. Buter sur les mots pour bien montrer qu’on n’est pas un taalibe parmi d’autres mais l’incarnation du moment de Boroom-Ndar, l’ancien gouverneur colonial.
Boroom-Ndar peut avoir l’obligeance de s’exprimer en langue vernaculaire mais qu’on n’attende pas qu’il la parle couramment ! Ni qu’il comprenne parfaitement le sens de la célébration. Car le lapsus sur le Màggal présenté comme anniversaire du retour, et non du départ en exil du fondateur de la confrérie mouride, peut être aussi un signe de distinction, soulignant qu’on s’adresse aux adeptes à partir d’un référentiel différent. Pour obtenir le même résultat, on peut aussi - on l’a vu - manifester bruyamment son ignorance de la limite au-delà de laquelle le port de chaussures est prohibé dans une mosquée.
L’intention pédagogique est évidente dans le propos de Serigne Moussa Nawel quand il utilise le sobriquet de « Boroom-Ndar » pour s’adresser au président Macky Sall. En une métaphore, il résume l’échec de cinq décennies d’indépendance nominale. Qu’il s’agisse de l’eau ou du gaz, de la monnaie ou du système éducatif, le service des intérêts de l’ancien colonisateur est plus que jamais au cœur des politiques dakaroises. Boroom-Ndar conserve sa statue à Saint-Louis et l’Etat postcolonial demeure, dans son esprit, une continuité de l’ancienne administration coloniale.
Pourtant, le Màggal nous propose une voie de rupture. Précisément en ce qu’il célèbre non pas le retour mais le départ en exil du fondateur de Touba. Boroom-Ndar ne pouvait manquer de trébucher sur un paradoxe aussi accrocheur : fêter la condamnation et non la libération. En fait, ce qui est fêté ici, c’est l’acte condamné lui-même, la posture du refus et de l’affirmation de soi. Le simple fait de dire non quand on n’est pas d’accord. Un autre exilé, Samory Touré, le dira avec ces mots : « quand l’homme refuse, il se lève et il dit non ».
Avons-nous suffisamment appris à dire non quand il le faut ? A dire simplement non, par exemple, devant la volonté d’un candidat de gagner des élections par l’empêchement judiciaire de ses concurrents les plus sérieux ? Ou en faisant fi de l’article L48 du Code électoral ? Dire non et non pérorer sur les plans B ou sur la paix sociale.
Au-delà de son incarnation du moment, c’est bien Boroom-Ndar qu’il nous faut alterner si nous voulons changer l’ordre politique et économique qui nous maintient dans la pauvreté. Mais pour y arriver, il nous faut au préalable alterner nos mentalités. Ici et maintenant.
31/10/2018
Mamadou Bamba NDIAYE
Ancien député
Secrétaire général du Mps/Selal

Commentaires
0 commentaire
Laisser un commentaire
Recopiez les lettres afficher ci-dessous : Image de Contrôle

Autres actualités

16 - Février - 2025

LE PRESIDENT BASSIROU DIOMAYE FAYE : UN LEADER QUI REVEILLE L'AFRIQUE POUR UN PANAFRICANISME DE REVOLUTION ! (PAR ME ABDOULAYE TINE)

Le 18 février 2024, lors de la 38ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l'Union africaine (UA) à Addis-Abeba, un tournant...

15 - Février - 2025

PASTEF EXIGE LA «TRADUCTION DES BRIGANDS FINANCIERS DEVANT LES JURIDICTIONS»

Le bureau politique du parti au pouvoir, Pastef, appelle la justice à faire son travail après la publication du rapport de la Cour des Comptes sur la gestion des finances publiques...

15 - Février - 2025

SENEGAL : L’HERITAGE EMPOISONNE DES REGIMES SUCCESSIFS (PAR IBRAHIMA THIAM)

Chaque pouvoir qui se succède laisse une ardoise. Certains la dissimulent sous des chiffres enjolivés, d’autres l’exhibent pour justifier leurs propres insuffisances....

15 - Février - 2025

Volodymyr Zelensky appelle l'Europe à «agir pour son propre bien» face à la Russie

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a appelé samedi l'Europe «à agir pour son propre bien» et à avoir «ses propres forces armées»...

15 - Février - 2025

RDC: "Il faut éviter à tout prix une escalade régionale", lance le chef de l'ONU

"Il faut éviter à tout prix une escalade régionale" dans le conflit qui ravage l'est de la République démocratique du Congo (RDC), a affirmé samedi le...