Tribune: De la liberté républicaine

25 - Novembre - 2016

La liberté ne s’arrête pas à une absence d’ingérence, elle est le refus de toute soumission à un pouvoir qui ne prend pas en compte mes intérêts.

De la liberté républicaine

Etre républicain, c’est s’opposer à toute forme d’arrangements non démocratiques au sein de la société civile ou de l’Etat. La tradition républicaine s’oppose à ces arrangements parce qu’ils rendent impossible la vie en tant que citoyen libre.

C’est la conception exprimée par Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social (1762) et par la tradition d’écrivains anglophones tels que John Milton et les autres partisans de l’éphémère république anglaise au milieu du XVIIe siècle. Les auteurs plus contemporains préoccupés de liberté politique considèrent cette affirmation rousseauiste - selon laquelle on ne peut vivre librement que sous le régime de la république autonome - comme une exagération. De nos jours, on a tendance à penser que nous sommes d’autant plus libres que rien ne s’oppose à l’exercice de nos pouvoirs. La liberté est conçue comme une absence d’ingérence.

La tradition républicaine rejette totalement cette conception. Etre libre ne consiste pas seulement dans la possibilité d’agir hors de toute contrainte. Pour un républicain, être libre, c’est s’affranchir de la dépendance à la volonté et au pouvoir arbitraire de l’autre. Le simple fait de vivre dans la sujétion à la volonté d’un être dessaisi de la prise en compte de vos intérêts est dommageable à votre liberté. Cette façon de penser passe souvent pour totalement absurde.

Comment votre liberté d’action pourrait-elle être limitée si personne ne vous empêche d’agir ? La réponse républicaine est la suivante : dès que vous reconnaissez vous soumettre à la volonté de quelqu’un qui a le pouvoir de vous maltraiter en toute impunité, vous enclenchez un mécanisme d’autocensure dans l’espoir d’éviter les problèmes.

Ce sont ces pertes de liberté, consécutives aux mécanismes d’autocensure face à l’exercice arbitraire du pouvoir, que la théorie républicaine met en lumière. Les démocraties modernes aiment à se penser comme des sociétés libres. Mais les républicains diraient que nous fonctionnons actuellement dans une conception excessivement peu exigeante et fautive de la liberté. Ils s’inquiètent tout particulièrement de l’ignorance qui frappe les dangers de l’autocensure. Prenons un exemple évident : de nos jours, beaucoup de démocraties occidentales exercent, à un niveau inégalé, la surveillance de leurs citoyens. On a tendance à considérer la chose comme une simple atteinte à la vie privée. Mais considérons un instant que ma prise de conscience du niveau de surveillance auquel je suis soumis me conduise à un mécanisme d’autocensure. Selon la théorie républicaine, ce serait un exemple clair et net d’une perte de liberté consécutive à la soumission à une forme de pouvoir arbitraire. On rencontre, au sein de la société civile, des formes bien plus alarmantes d’autocensure.

Prenons la situation difficile des ouvriers désyndicalisés qui vivent dans une dépendance accrue au bon vouloir de leurs employeurs ou, pire encore, le cas des immigrés illégaux dont il n’est pas exagéré de dire qu’en matière de salaires et d’avantages sociaux, ils vivent à la merci de leurs employeurs.

Dans le même esprit, considérons le nombre de femmes vivant dans la dépendance économique des hommes et soumises à des violences conjugales. Elles aussi, dans une large mesure, sont condamnées à vivre la sujétion à un pouvoir arbitraire.

Pour les républicains, l’objection à la pensée libérale dominante concernant la liberté est la suivante : les libéraux sont insensibles à l’exercice silencieux du pouvoir, alors que c’est précisément ce phénomène que nous devons contrer si nous voulons préserver et élargir nos libertés. Une société libre ne peut être fondée que sur une conception républicaine de la liberté.

Quentin Skinner

Traduction : Florence Illouz

Quentin Skinner participait jeudi au colloque «Modernités républicaines», qui se tient jusqu’à ce vendredi soir à l’ENS, à Paris.

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