Une chimère nommée Diaspora

09 - Janvier - 2017

Je suis émigré depuis quelques années déjà et donc membre de « l’éminente » diaspora sénégalaise. C’est un statut que j’assume mais duquel je ne tire aucune gloire particulière. C’est pourquoi je suis très mal à l’aise lorsqu’on parle de moi, lorsqu’on parle de nous dans mon pays. La diaspora, 15ème région du Sénégal. La diaspora, incontournable. La diaspora, plus efficace que l’aide au développement. Que de poncifs qui ont fini de dépeindre les émigrés de ce pays comme des « super-citoyens ». Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas pour moi d’être un pourfendeur de la diaspora. J’ai pleinement conscience de l’apport d’une diaspora pour son pays qui est autrement plus subtile que les simples flux financiers alimentaires dont beaucoup s’enorgueillissent. Je souhaite ramener les choses à leur juste proportion. Pas plus. Ni moins.
J’ai été particulièrement irrité par le débat sur la représentation de la diaspora au sein de l’assemblée nationale, et ce, depuis le référendum qui l’a entériné. L’argument principal invoqué fut l’importante contribution « économique ». Vient ensuite le nombre d’émigrés qui, cela dit en passant, reste très imprécis. A aucun moment il n’a été question d’efficacité ou de pertinence. C’est extrêmement curieux d’envisager la représentation démocratique sous un angle principalement économique. C’est encore plus curieux d’étendre un système de représentation que tout le monde s’accorde à qualifier d’inefficace. Le mode d’élection de nos députés aujourd’hui, scrutin majoritaire et liste nationale, annihile complètement la notion de représentativité malgré la part de proportionnelle. Nous avons des députés hors-sol qui doivent leur élection à la popularité de leur parti, entendez l’homme qui en tient les rennes. Ils seront très peu les sénégalais qui pourront identifier les députés de leur localité. Ils seront encore beaucoup moins nombreux, voir inexistants, les députés capables de dire qu’ils ont porté un projet pour leur localité. Quand au nombre, 15 députés, en plus d’être arbitraire, il est tout simplement injuste. La diaspora représente à ce jour 4% des inscrits sur les listes électorales et se verra représentée à hauteur de 14% sur la part proportionnelle du scrutin. Preuve que les motivations de cette mesure sont à chercher ailleurs que dans la volonté de représentation.
Mais revenons à la diaspora plus globalement. Je crois très sincèrement que l’émigration est un privilège. Un privilège d’abord et avant tout pour les émigrés. Je n’ignore pas les difficultés que traversent les uns et les autres. Je n’ignore pas les drames familiaux que ça provoquent. Je connais les difficultés d’intégration que ça engendre. J’ai subi le dépaysement que ça inclut. J’ai fréquenté la pression sociale qu’elle génère. Le spleen. Le racisme. La météo. Autant de passifs que l’on suppose en amont et qui pour autant n’estompent en rien la volonté d’émigrer. Je répète : c’est parce que nous autres émigrés sommes, dans la grande majorité, des privilégiés. Il ne s’agit pas forcément de privilèges liés à des richesses individuelles mais plutôt aux « facilités » et « possibilités » qu’offrent les pays développés dans lesquels vivent la plupart d’entre nous. Les besoins primaires ne sont généralement pas des sujets et les chaines de solidarité sont plutôt bien organisées. Malgré les difficultés si la plupart d’entre nous avons choisi de rester c’est parce qu’on n’y envisage un avenir qui, bien que non garanti ou incertain, reste envisageable.
Ceci n’est pas un éloge de l’émigration. Il s’agit plutôt de déconstruire le mythe de « super-citoyen » dont on affabule la diaspora. Il n’y a pas de mérite particulier à en être. Il faut du courage certes mais pas forcément de mérite. En tout cas pas plus que rester au Sénégal, quelle que soit par ailleurs la raison.
J’ai l’intime conviction que l’apport de la diaspora dans le développement de notre pays ne peut être que complémentaire et non décisif. Ceux qui ont fait le choix, subi ou contraint, de vivre hors du territoire national ne peuvent pas, quel que soit l’amour et l’intérêt qu’ils vouent au pays, avoir en main la destinée de ce pays. C’est une chimère. Une de plus qu’on se plait à se raconter et qui, semble-t-il, ne paye pas de mine.
Oui, être citoyen sénégalais de la diaspora confère un statut spécial. Mais pas de supériorité, ni d’infériorité. C’est un citoyen différent. Différent parce qu’il vit une autre réalité. Différent parce qu’il a un autre regard. Différent par ce qu’il a d’autres exigences.
Cette différence est à coup sûr une richesse mais elle doit être utilisée à bon escient. La diaspora idéale c’est celle qui exporte et diffuse ce que le pays d’origine a de meilleur et importe ce que le pays d’accueil offre de mieux. C’est celle qui tire de son regarde extérieur une analyse pertinente que l’émotion peut biaiser dans un contexte local. C’est celle qui construit des relations économiques solides avec son pays d’origine. C’est celle qui pèse économiquement et intellectuellement dans les pays d’accueil, suffisamment pour pouvoir impulser des décisions en faveur du pays d’origine. C’est celle qui, quelle que soit la situation, doit garder une hauteur de vue. La diaspora idéale c’est celle qui pense le pays avec l’avantage de la distance physique et intellectuelle.
Tout ceci pour dire qu’il est urgent de reconsidérer le rôle que l’on souhaite donner à la diaspora dans la construction de ce pays. Aujourd’hui on en est à reproduire des mini-sénégal hors du territoire national. Je crois que la perspective devrait être autre. D’abord en relativisant son rôle. Il ne peut être, à mon sens, que complémentaire. Ensuite, en les incitant à peser davantage dans leur pays de résidence. Peser économiquement, intellectuellement et même politiquement. Enfin, en en faisant des interlocuteurs privilégiés en matière d’investissement.

Balla Dièye
dieyeballa@yahoo.fr

 

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