Crise entre le Qatar et ses voisins: comment l’Arabie saoudite a obligé le Sénégal et cinq autres pays africains à rappeler leur ambassadeur à Doha
On comprend mieux les raisons pour lesquelles le Sénégal et cinq autres pays du continent (Niger, Mauritanie, Tchad, Egypte et les Comores) ont précipitamment rappelé leur ambassadeur en poste à Doha suite à la violente crise diplomatique entre l’Arabie Saoudite et le Qatar.
Selon Benjamin Augé, chercheur associé aux programmes Afrique et Energie de l’Institut français des relations internationales (IFRI), ces pays africains ont agi sous la pression de l’Arabie Saoudite.
« Les présidents des Etats africains dans lesquels la population est à dominante musulmane – et où de nombreux lieux de prière sont construits et contrôlés par les intérêts saoudiens via des organismes de charité – subissent une forte pression depuis le déclenchement de la crise qui a conduit l’Arabie saoudite, mais aussi les Emirats arabes unis, Bahreïn, le Yémen et l’Egypte, à couper les relations diplomatiques avec le Qatar et à organiser un blocus terrestre et aérien à son encontre, explique d’abord le chercheur dans une chronique publiée par Lemonde.fr.
L’Arabie saoudite a utilisé ses ambassadeurs dans les capitales africaines ou des émissaires spécialement envoyés depuis Riyad afin de convaincre les présidents de prendre l’unique décision qui s’impose à ses yeux : le rappel des ambassadeurs en poste à Doha et la rupture des relations diplomatiques. Pour ce faire, deux moyens de pression ont été utilisés par ses émissaires : l’arrêt potentiel d’une manne financière pourtant jusqu’alors très modeste – en dehors des projets financés par le Fonds arabe pour le développement économique et social (Fades) – et des menaces à peine voilées de complications dans l’obtention de visas pour le pèlerinage à La Mecque », révèle-t-il.
A l’en croire, les deux arguments mentionnés ci-dessus « ont souvent payé dès les premières prises de contacts, notamment dans les Etats se trouvant dans une position difficile au niveau économique et politique. Certains pays ayant des rapports difficiles avec le Qatar, comme la Mauritanie, n’ont même pas eu besoin d’une quelconque pression pour prendre le parti de l’Arabie saoudite. La décision de rappel des ambassadeurs a souvent été prise par les seuls présidents africains, sans l’avis de leurs gouvernements ni des ministres des affaires étrangères ».
« Pourtant, fait remarquer Benjamin Augé, certains Etats africains où la population musulmane est importante n’ont pas souhaité prendre position dans ce conflit. Les pays du Maghreb – Maroc, Algérie, Tunisie –, mais aussi le Soudan et la Somalie, ont appelé au dialogue sans prendre parti, considérant qu’ils n’ont pas à choisir entre les deux principaux protagonistes, avec lesquels ils ont des liens diplomatiques et économiques forts.
Le chercheur souligne aussi le cas du Nigéria, pays où le nombre de citoyens musulmans est probablement le plus élevé du continent africain, avec l’Egypte. Il n’empêche, les autorités nigérianes ont refusé de suivre la voie tracée par l’Arabie Saoudite.
Muhammadu Buhari, « -tout comme son vice-président, Yemi Osinbajo, actuellement président par intérim – ne souhaite pas qu’on lui dicte ce qu’il doit faire dans son pays, pas plus qu’il ne veut être l’otage de quiconque sur le plan international. Il a, enfin, le devoir de ne pas exacerber les tensions religieuses dans la fédération qu’il dirige : une grande partie de la population est chrétienne et n’accepte pas que le Nigeria soit considéré comme un pays musulman », explique le chercheur.
En marge de sa rencontre avec le président français, Emmanuel Macron, lundi 12 juin, Macky Sall s’est prononcé sur la crise entre le Qatar et ses voisins, précisant que c’était par « solidarité » que le Sénégal avait «demandé le rappel de son ambassadeur au Qatar ».
Une solidarité contraignante est-on tenté de dire.
Cheikh Sidou SYLLA