CORRUPTION PRESUMEE DANS L’ATHLETISME MONDIAL : Les Diack, de l’engrenage russe au suicide non collectif

21 - Septembre - 2020

Après cinq ans d’investigations, de commissions rogatoires, de demandes d’entraide plus ou moins satisfaites, ponctuées de mandats d’arrêt non exécutés, le glaive de la justice française a décapité l’ex dirigeant de la Fédération internationale d’athlétisme Lamine Diack et condamné par défaut son fils Papa Massata Diack. Tous deux sont accusés d’avoir couvert, en contrepartie d’argent, des cas avérés de dopage concernant des athlètes russes. Un dossier dans lequel a fini par se greffer la politique sénégalaise par où on ne l’attendait pas. A travers des documents inédits consultés par le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ), un réseau mondial de journalistes indépendants basé à Washington, et la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO) dont le siège est à Ouagadougou, l’affaire DIACK révèle quelques dessous insoupçonnés du couple business-sport à travers les réseaux bancaires internationaux.

Quand il invitait son fils, Pape Massata Diack, à assister à ses côtés à la coupe du monde d’athlétisme à Barcelone en 1989, Lamine Diack, alors ex-futur président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF muté en World Athletics, 1999-2015) ne s’imaginait pas qu’il venait de donner un tournant à sa vie et à celle de son fils. Il ne s’imaginait surtout pas que, 31 ans plus tard, tous deux seraient jugés et condamnés (le fils en fuite au Sénégal ayant été jugé par contumace) devant la 32e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour divers délits présumés retenus par le Parquet National Financier (PNF) : corruption active et passive, blanchiment aggravé, recel en bande organisée, association de malfaiteurs…dans le cadre de 23 cas de dopage impliquant des athlètes russes.

Ce mercredi 16 juin 2020, le père, âgé de 87 ans, a écopé d’une peine de quatre ans de prison dont deux avec sursis et 500 mille euros (environ 328 millions FCFA) pour corruption passive à travers des pots-de-vin versés par des athlètes russes et un double financement politique d’opposants sénégalais par la Russie en 2009 et en 2012. Côté corruption active, la justice française a reconnu Lamine Diack coupable d’avoir versé des pots-de-vin à plusieurs fonctionnaires de l’IAAF aux fins de couvrir les fautes de dopage d’athlètes russes.

Quant au fils pour qui être présent au procès de Paris aurait été un « acte suicidaire » au regard des « violations » de ses droits et de la procédure pénale, la complicité de corruption passive lui a valu d’être condamné à cinq ans de prison et à une amende d’un million d’euros (environ 656 millions FCFA).

Des dommages et intérêts, les deux ont été condamnés solidairement à en verser à hauteur de cinq millions euros (quelques 3,250 milliards FCFA) à World Athletics.

La connaissance des infractions reprochées à Lamine Diack et à Papa Massata Diack (ainsi qu’à leurs co-prévenus du procès de Paris) par le juge Renaud Van Ruymbeke (parti à la retraite) a été rendue possible par des milliers de documents bancaires rassemblés par le Financial Crimes Enforcement Network (FinCEN), le « FBI » du Département du Trésor des Etats-Unis d’Amérique qui collecte et dissèque des informations liées aux transactions financières mondiales qui empruntent les réseaux bancaires américains. Son objectif est d’identifier les éléments potentiels de blanchiment d’argent, de financement national et international du terrorisme, de trafic de drogues, de crimes financiers divers…

La plupart des transactions liées aux DIACK ont donc fait l’objet de signalements documentés par le FinCEN.

En gros, les infractions retenues par la justice française contre Lamine et Papa Massata Diack sont les suivantes :

1) le financement de campagnes électorales au Sénégal à hauteur de 1,5 millions de dollars (984 millions de francs CFA) versés par la Russie ;

2) le fait d’avoir directement ou indirectement sollicité 3 millions 450 mille euros (2 milliards 263 millions 200 mille francs CFA) auprès d’athlètes russes soupçonnés de dopage « en contrepartie de leur retrait de la liste des personnes suspectes afin de leur permettre de participer à des compétitions sportives ». L’avocat français d’origine sénégalaise Habib Cissé, conseiller juridique de Lamine Diack à l’IAAF, est accusé dans ce volet-ci ;

3) d’avoir corrompu par remises d’espèces, directement ou indirectement, des responsables de l’IAAF, en particulier Gabriel Dollé, en charge du service médical et de l’anti-dopage, à hauteur de 190 000 euros (près de 125 millions de francs CFA) afin qu’ils soutiennent « le ralentissement du processus normal de sanctions disciplinaires devant être prises à l’encontre d’athlètes convaincus de dopage, notamment de nationalité russe… Pour rappel, Gabriel Dollé a reconnu les faits de corruption qui lui sont reprochés mais n’a pu obtenir le système du « plaider-coupable » en vigueur aux Etats-Unis, par exemple.

Pour leur part, les avocats de Lamine Diack ont contesté les qualifications visées par le Parquet national financier.
Papa Massata Diack, est accusé « d’avoir, de 2007 à 2015, en France et à l’étranger, tant à titre personnel qu’à travers ses sociétés telles que Pamodzi Sports Consulting, sciemment recelé des fonds, valeurs et biens quelconques qu’il savait provenir d’abus de confiance commis au préjudice de l’IAAF par son père Lamine Diack, portant sur les recettes provenant de sponsors telles que la société russe VTB Bank, la société chinoise Sinopec, la société coréenne Samsung, la société indienne Nirmal Lifestyle, la société Abu Dhabi Corporation et la télévision chinoise CCTV. » Des documents consultés par ICIJ indiquent que les détails des transactions sont parvenus à FinCEN.
Dans une interview accordée à la chaîne américaine NBC News depuis son domicile de Dakar, Papa Massata Diack a rejeté avec force les conclusions du tribunal parisien. Il a aussi dénoncé la violation des « droits de la défense ». Interrogé par la presse sénégalaise, il a souligné qu’aller répondre à la justice française dans les conditions d’organisation du procès aurait été un « suicide » de sa part.

« En 2 heures de temps, nous avons aplani toutes les incompréhensions nées de la gestion exclusive de ce dossier qu’en avait fait Habib Cissé et il lui a été clairement expliqué le rôle politique joué par la Russie dans les combats politiques au Sénégal entre novembre 2011/juillet 2012 »
Le mail qui a « déstabilisé » Lamine Diack

Le « tandem » Lamine Diack-Papa Massata Diack a été accusé d’être « au cœur de la corruption russe. ». De fait, chacun aurait joué un rôle particulier : au père, la direction de la Fédération internationale d’athlétisme ; au fils, la négociation des contrats de sponsoring avec les partenaires de l’IAAF. Pour les enquêteurs du PNF, « seule l’interaction entre eux a permis au fils de s’enrichir pendant des années avec l’appui du père. »

C’est le 1er novembre 2015, dans sa chambre de l’hôtel Sheraton-Roissy, que Lamine Diack entame son chemin de croix en tant que président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF). Selon nos informations, il devait y avoir rendez-vous avec Habib Cissé, son conseiller juridique. La saisie de son ordinateur personnel est considérée comme une aubaine par les enquêteurs du PNF : ils en extraient un mail daté du 29 juillet 2013 et jugé capital. Dans le mail cité plus haut, Papa Massata Diack aurait informé son père en ces termes : « En 2 heures de temps, nous avons aplani toutes les incompréhensions nées de la gestion exclusive de ce dossier qu’en avait fait Habib (Cissé, ndlr) et il lui a été clairement expliqué le rôle politique joué par la Russie dans les combats politiques au Sénégal entre novembre 2011/juillet 2012 (présidentielles et législatives.) »

Papa Massata Diack fait peut-être référence ici à Thomas Capdevielle, ancien responsable de l’anti-dopage à l’IAAF mis en examen dans le dossier du dopage d’athlètes russes.
Ce mail semble avoir déstabilisé Lamine Diack, contraint alors de livrer aux enquêteurs du PNF ses premières révélations sur l’implication politique de la Russie dans les élections sénégalaises. Lors du procès tenu à Paris, il a été révélé que l’ex patron de l’IAAF aurait eu droit à deux audiences à un très haut niveau politique à Moscou.

D’abord le 28 juillet 2011 avec le Président Vladimir Poutine pour évoquer les droits TV relatifs à la diffusion des championnats du monde d’athlétisme qui étaient prévus en Russie. Ensuite avec Vitaly Mutko, le ministre des Sports, le 22 novembre 2011, sur les droits TV, le sponsoring de la banque d’Etat VTB et les cas d’athlètes russes dopés. Le prétexte officiel de ces rencontres : Lamine Diack devait être décoré de « la médaille de l’amitié » par le Président Dimitri Medvedev alors que Vladimir Poutine était Premier ministre.

La Russie : intrusion par l’argent dans le jeu politique sénégalais (2009 et 2012) ?

Pour l’ex président de l’IAAF, un objectif politique était né au Sénégal : faire battre le Président sortant Abdoulaye Wade par un des candidats de l’opposition lors de l’élection présidentielle de février-mars 2012.

Selon diverses sources, Lamine Diack aurait sollicité un financement auprès de la Russie à deux reprises : lors des élections locales de 2009, puis à la présidentielle de 2012. Son interlocuteur présumé : Valentin Balakhnichev, trésorier de l’IAAF jusqu’en décembre 2014, mais surtout ex patron de la Fédération russe d’athlétisme.

« Il fallait financer notamment les déplacements des jeunes afin de battre campagne. J’avais donc besoin de financement pour louer des véhicules, pour louer des salles de meeting, pour fabriquer des tracts dans tous les villages et tous les quartiers des villes du Sénégal », aurait soutenu Lamine Diack à l’enquête préliminaire.

Selon nos informations, il aurait lâché aux juges enquêteurs : « A ce moment là, il y avait des problèmes de suspension des athlètes russes (pour dopage) à quelques mois des championnats du monde qui devaient se dérouler en Russie. Moi, il fallait que je gagne Dakar. Alors, nous nous sommes entendus. La Russie a financé… »

Il fallait financer notamment les déplacements des jeunes afin de battre campagne. J’avais donc besoin de financement pour louer des véhicules, pour louer des salles de meeting, pour fabriquer des tracts dans tous les villages et tous les quartiers des villes du Sénégal
Mais à son procès en juin 2020 à Paris, il a nié avoir demandé de l’argent aux Russes. Par ailleurs, l’ancien Président de l’IAAF aurait avoué avoir été tenté par une candidature de « transition » à l’élection présidentielle sénégalaise de 2012 en cas de « consensus » politique autour de sa personne. Il n’en fut rien.

Détail important, Lamine Diack semble avoir bel et bien précisé que l’aide financière de la Russie aux élections locales de 2009 avait été portée à la connaissance des opposants sénégalais ; et que ces derniers auraient effectivement encaissé l’argent. « Qui parmi ces opposants a récupéré cet argent », lui auraient demandé les enquêteurs ? D’après nos informations, il n’a pas donné suite à la question.

Dakar, février 2012

Pour le suivi des missions qui auraient été financées par les Russes, les magistrats auraient découvert que le Président de l’IAAF dont le siège est à Monaco a séjourné par deux fois à Dakar, grâce à l’examen des billets d’avion payés par l’IAAF.

Mais il n’aurait pas été seul à débarquer dans la capitale sénégalaise. D’après certains de nos contacts à Dakar, son conseiller juridique Habib Cissé était également présent à Dakar entre le 15 et le 21 février 2012. Et le 13 février 2012, des documents bancaires américains semblent établir que le compte de « Pamodzi Consulting » aurait été débité de trois virements d’un total de 870 000 dollars en faveur du compte personnel de Papa Massata Diack. Ces transactions comme toutes les autres ont fait l’objet de signalement au FinCEN par les banques du circuit de transaction.

Agenda calculé ou pur hasard, le 1er tour de l’élection présidentielle avait lieu le 26 février suivant.

Lamine Diack : à la « disposition » de Vladimir Poutine ?

La connexion supposée entre Lamine Diack et Vladimir Poutine ne daterait pas de l’année 2011, selon plusieurs sources proches du dossier. L’une de leurs premières rencontres aurait eu lieu entre 2005 et 2006 à Moscou. C’est à cette époque que Poutine aurait pour la première fois sondé Diack, alors membre du Comité international olympique (CIO), sur les chances de la Russie d’obtenir l’organisation des jeux olympiques d’hiver à Sotchi en 2014. Une certaine relation serait née entre les deux dirigeants. D’autres sources indiquent que c’est à cette époque que Lamine Diack aurait marqué sa disponibilité à travailler avec Vladimir Poutine.

 

Cette première rencontre présumée annonçait-elle déjà une future implication de la Russie dans le jeu politique sénégalais ? Opposant aux Wade dont il dénonce les projets et les ambitions, ainsi que l’a récemment expliqué Papa Massata Diack dans plusieurs médias sénégalais, Lamine Diack aurait sollicité le soutien de ses « amis » de Moscou. Pour cela, il aurait évoqué deux affaires sénégalaises : la destruction en février 2008 du stade Assane Diouf (sur la Corniche ouest à Dakar) qui fait partie de sa circonscription électorale au profit d’un projet chinois ; et la candidature de Karim Wade (fils du Président à cette époque, Abdoulaye Wade) à la mairie de Dakar aux élections municipales de 2009.

Un « soutien » russe de 300 millions FCFA en 2009 ?

Pour cette campagne électorale sénégalaise de 2009, la Russie avait-elle déboursé entre « 400 000 et 450 000 euros » (262 millions et 295 millions FCFA) ? C’est ce que rapportent plusieurs sources impliquées dans le dossier. A ce propos, Lamine Diack, « loin des détails », aurait désigné « l’actuel maire de Dakar » comme la personnalité politique qui aurait été chargée de coordonner le présumé financement russe.

En parlant de « l’actuel maire de Dakar », il semblait désigner Khalifa Ababacar Sall. Ce dernier était alors le candidat du Parti socialiste (PS) et d’une majorité de l’opposition. C’est lui qui aurait donc ‘’coordonné’’ la riposte politique contre les Wade. Elu pour cinq ans, réélu en 2014 pour un deuxième mandat, Sall doit face à partir de 2015 à des ennuis judiciaires qui lui valent une peine de prison suivie d’une grâce, la perte de son mandat de député, la destitution de ses fonctions de maire de Dakar.

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