L’EQUILIBRE INTERNATIONAL EN PERIL (PAR IBRAHIMA THIAM)
Le bombardement en Iran et la mort de l’ayatollah Ali Khamenei posent une question centrale : assistons-nous à l’effondrement du régime des mollahs ou à une nouvelle phase de recomposition stratégique ? L’histoire des régimes autoritaires enseigne la prudence. Un système structuré autour d’institutions sécuritaires, idéologiques et religieuses ne disparaît pas mécaniquement avec la disparition de son chef. La tentation d’annoncer la chute imminente relève souvent davantage du réflexe politique que de l’analyse géopolitique.
Car au-delà du cas iranien, un principe s’impose : on n’exporte pas la démocratie par la guerre. Les exemples de l’Irak, de la Libye et de l’Afghanistan en sont des démonstrations éclatantes. Dans ces trois cas, la chute d’un régime, obtenue par la force extérieure, n’a pas débouché sur des démocraties stables, mais sur des États fragilisés, fragmentés et exposés à des cycles prolongés de violence. L’illusion d’une libération immédiate s’est heurtée à la réalité des dynamiques internes, des fractures sociales et des rivalités régionales.
Dans cette perspective, le recours répété à la force par les États-Unis contribue à fragiliser un peu plus le droit international. Le principe de souveraineté n’est pas une variable d’ajustement ; il constitue le socle des relations entre États. L’ingérence militaire, en dehors d’un cadre multilatéral incontestable, ouvre une brèche dangereuse : si une puissance s’autorise à intervenir au nom de sa propre définition de la menace, alors d’autres s’en prévaudront demain. Le monde glisse ainsi vers une normalisation du rapport de force au détriment de la règle commune.
Le trumpisme, incarné par Donald Trump, s’inscrit dans cette logique que l’on pourrait qualifier de doctrine du chaos. Au nom d’une menace existentielle supposée du programme nucléaire iranien, des destructions sont justifiées comme des actes préventifs. Pourtant, cette approche semble ignorer un élément fondamental : la capacité de résistance stratégique de l’Iran, notamment à travers son programme balistique et ses réseaux d’influence régionaux. Une action militaire destinée à affaiblir un régime peut paradoxalement renforcer sa cohésion interne, en alimentant un réflexe national face à l’agression extérieure.
Cette instrumentalisation de la « menace existentielle » n’est d’ailleurs pas l’apanage d’un seul camp. Vladimir Poutine a mobilisé un argument similaire pour justifier l’invasion de l’Ukraine, invoquant la nécessité de protéger le Donbass et d’empêcher l’adhésion de Kiev à l’Union européenne. Dans les deux cas, la sécurité nationale devient le fondement d’une action militaire qui redessine les équilibres régionaux par la force. Lorsque la notion de menace est définie unilatéralement, elle devient un outil politique plus qu’une réalité objective.
C’est précisément là que se dessine une inquiétude plus large. Si la force redevient un instrument ordinaire d’ajustement stratégique, alors d’autres théâtres de tension pourraient s’embraser. La question de Taïwan, face aux ambitions affichées de la Chine, ne peut plus être considérée comme une hypothèse théorique lointaine. Dans un environnement international où les lignes rouges deviennent floues et où les précédents se multiplient, l’idée qu’une puissance puisse recourir à la force pour régler une question de souveraineté qu’elle estime historique n’est plus totalement écartée. La banalisation des interventions unilatérales crée un effet d’entraînement : chaque précédent affaiblit un peu plus la capacité dissuasive du droit international.
Dès lors, la question iranienne dépasse le sort d’un homme et même celui d’un régime. Elle interroge la solidité de l’ordre international dans son ensemble. Si la mort de Khamenei ouvre une période d’incertitude à Téhéran, rien ne garantit qu’elle conduira à un effondrement du système. Les structures de pouvoir, notamment sécuritaires et religieuses, peuvent assurer une continuité, voire un durcissement. L’histoire récente montre que la destruction d’un centre décisionnel ne produit pas mécaniquement la démocratie, mais peut générer des recompositions imprévisibles.
En définitive, la multiplication des interventions au nom de menaces existentielles affaiblit l’équilibre mondial. Qu’il s’agisse de Washington, de Moscou ou demain d’autres capitales, la banalisation du recours à la force installe un climat d’instabilité durable. La souveraineté des États, principe cardinal du droit international, ne peut être relativisée sans conséquences systémiques. La paix ne se décrète pas par les bombes et la démocratie ne se construit pas sous les frappes aériennes. Si la communauté internationale ne réaffirme pas clairement la primauté du droit sur la puissance, le risque est grand de voir s’installer un monde où la logique du chaos supplante celle de la règle — et où de nouveaux foyers majeurs de confrontation pourraient surgir plus vite qu’on ne l’imagine.
Ibrahima Thiam, Président du parti ACT