FINANCER AUTREMENT LA FORMATION PROFESSIONNELLE AU SENEGAL (PAR AMEDINE SALL)
Au Sénégal, la formation professionnelle s’impose comme un levier central pour répondre au défi du chômage des jeunes et accompagner la transformation économique. Des progrès ont été enregistrés entre 2015 et 2023 en matière d’accroissement des effectifs de la formation professionnelle. Dans le Plan de l’Agenda national de transformation « Sénégal 2050 » l’objectif est qu’en 2034, 30% des jeunes de plus de 15 ans soient scolarisés dans le cursus de l’enseignement professionnel dual. Cette dynamique repose sur un système de financement structuré autour du Fonds de Financement de la Formation Professionnelle et Technique (3FPT), alimenté par le budget de l’État, les partenaires techniques et financiers et les contributions des entreprises, notamment à travers une taxe sur la masse salariale assimilable à une contribution à la formation des entreprises (CFE).
Mais derrière cette architecture, une question centrale demeure : les ressources mobilisées sont-elles pleinement utilisées au service de la formation professionnelle ? En l’état actuel, la réponse est nuancée. La contribution des entreprises n’est pas entièrement affectée à la formation, une partie étant absorbée par le budget général ou d’autres priorités publiques. Cette situation limite la lisibilité du système et affaiblit la confiance des acteurs économiques. Dans ce contexte, une réforme structurante s’impose : rendre obligatoire l’affectation intégrale de la CFE au financement de la formation professionnelle. Une telle mesure permettrait de sécuriser les ressources, de renforcer la transparence et d’envoyer un signal fort aux entreprises, en garantissant que leur contribution finance directement le développement des compétences. Cette évolution rapprocherait le Sénégal des standards internationaux.
En France, par exemple, les contributions des entreprises sont juridiquement fléchées vers la formation et redistribuées par France Compétences selon des règles précises. En Allemagne, les entreprises financent directement la formation dans le cadre du système dual, assurant une forte adéquation entre les compétences et les besoins du marché. À Singapour, les financements sont orientés de manière stratégique vers les secteurs d’avenir. Ces expériences montrent qu’un financement efficace repose sur trois principes : une affectation claire des ressources, une implication forte du secteur privé et une gestion orientée vers les résultats. Au-delà de l’affectation intégrale de la CFE, d’autres leviers peuvent renforcer l’efficacité du système. Le 3FPT pourrait évoluer vers un véritable fonds stratégique, cogéré avec les entreprises. L’introduction de bons de formation permettrait de responsabiliser les bénéficiaires et de stimuler la qualité de l’offre. Des incitations fiscales pourraient encourager les entreprises à investir davantage dans la formation, notamment dans les secteurs porteurs. Par ailleurs, la répartition des fonds gagnerait à être davantage orientée vers la performance, avec une part des financements conditionnée aux résultats, notamment en matière d’insertion professionnelle. La mise en place d’une plateforme numérique de suivi permettrait, quant à elle, de renforcer la transparence et la redevabilité. Réformer le financement de la formation professionnelle ne signifie pas rompre avec les acquis, mais les consolider. Le Sénégal dispose aujourd’hui d’un socle solide. L’enjeu est désormais de franchir un cap décisif : passer d’un système centré sur les moyens à un modèle fondé sur l’impact. Car au fond, il ne s’agit pas seulement de mobiliser des ressources, mais de garantir que chaque contribution, notamment celle des entreprises, soit pleinement consacrée à la formation des compétences dont dépend l’avenir du pays.
PAR AMEDINE SALL, Expert en formation professionnelle, emploi et développement des compétences