Petites remarques sur les législatives du 30 juillet (Dr Souleymane S. Diallo)

10 - Août - 2017

Notre pays, cité depuis plusieurs décennies pour son expérience pluraliste et sa culture démocratique, dans un continent où « l’Esprit des lois » est souvent malmené, traverse une crise de croissance politique inquiétante. En effet, depuis plusieurs années, les discours belliqueux, les menaces, les surenchères et les violences physiques ont tendance à prendre le dessus sur le débat démocratique, suscitant de réelles interrogations. Les séquences pré et post-législatives du 30 juillet 2017 doivent pousser les acteurs politiques à la discussion et au compromis pour sauver les acquis démocratiques et préserver la paix civile sans laquelle aucune politique viable n'est possible. Nul doute que les défaillances observées dans la confection, le retrait des cartes biométriques ainsi que dans l'organisation matérielle du scrutin nous laissent bouche bée tant l'administration, censée agir sans ressentiment, a montré ses carences.

Dans une société qui se réclame démocratique, les acteurs politiques, au-delà de leurs divergences sur la façon de conduire les affaires du pays, doivent se mettre d’accord autour de l’essentiel pour préserver les intérêts vitaux et démocratiques. L'absence de dialogue franc entre les acteurs politiques radicalise les positions, pervertit le climat politique avec le risque élevé de repli identitaire et entraîne in fine la violence. Avant chaque élection, ce sont les mêmes tiraillements sur le fichier électoral pour une démocratie tant vantée dans les annales politiques. Les acteurs politiques doivent revoir profondément la façon dont ils gèrent et conçoivent le fichier électoral pour éviter, une fois pour toute, les ambivalences.

L’évolution de la démocratie sénégalaise vers les normes et standards des sociétés dites modernes et démocratiques implique en outre la poursuite des réformes. Les 15 points de la réforme constitutionnelle de 2016 sont une avancée majeure pour notre système démocratique ; par ailleurs, la question essentielle de l'équilibre des pouvoirs continue de soulever moult questions. En effet, depuis la Constitution de 1963, suite au différend entre Léopold S. Senghor et Mamadou Dia, nous vivons sous un régime dominé par un pouvoir exécutif fort avec un chef comparé à un Léviathan. Les différentes constitutions, plusieurs fois modifiées, accordent une place centrale à l’exécutif, plus précisément à son chef, qui détient le pouvoir régalien et dont les compétences couvrent la défense, la politique étrangère, économique, sociale, environnementale et donne finalement au Premier ministre un rôle de collaborateur ou « d’intendant » pour reprendre le mot de de Gaulle.

Dans les faits, l’essentiel du pouvoir est détenu par le président de la République, le Premier ministre est soumis à son autorité surtout que notre pays n’a jamais connu la cohabitation. La Constitution ne mentionne guère la nature du régime, contrairement à la France, bien qu’il ressemble dans ses formes à un régime semi-présidentiel voire présidentiel. Et le fait que le président de la République, détermine, conduit la politique de la nation et dispose de l’essentiel des pouvoirs peut poser dans ces conditions là de réels conflits ou une paralysie de l’Etat en cas de cohabitation si les intérêts supérieurs de la nation ne sont pas mis en avant. La France, dont le Sénégal a hérité l’essentiel de son modèle politique a connu trois périodes de cohabitation (1986-1988, 1993-1995, 1997-2002) depuis l’entrée en vigueur de la Constitution de 1958. Lorsque le président de la République bénéficie de la majorité parlementaire, comme dans la plupart des cas, il joue quasiment le rôle d’un « monarque », cependant, en cas de perte de la majorité, son pouvoir est amoindri, affaibli, sauf en matière de politique étrangère, qui jusqu’ici est considérée comme son domaine réservé.

En période normale, comme celle que le Sénégal a toujours connu, il n'y a aucun risque de paralysie ou de blocage de l’État. C'est pourquoi la victoire de la coalition BBY, dont je réitère ici mes vœux de réussite aux élu-e-s et plus particulièrement à celles et ceux de l'ENCO, évite ainsi un conflit de pouvoirs comme ce fut le cas au Niger dans les années 90 et permet la poursuite de la modernisation de nos activités économiques. Clarifier la nature du régime dans la Constitution est extrêmement important pour notre avenir démocratique, surtout que je refuse de croire « [qu'] on ne sort de l’ambiguïté qu'à son détriment ». (Cardinal de Retz)

D'un point de vue global, ce qui est en cause aujourd’hui, c'est un ensemble de processus qui doit nous obliger à remanier profondément notre conception de la chose politique et publique. La concentration des pouvoirs entre les mains du chef de l'exécutif - conférés par les textes - lequel peut faire et défaire les carrières et monopolise en conséquence les ressources de l’État, explique en partie, le déséquilibre des pouvoirs et les effets qui en découlent avec notamment la sempiternelle question de la consolidation de l’État de droit, dans un environnement où les contre-pouvoirs supposés limiter la puissance infernale du pouvoir sont encore en construction. Pour clore, j'attire l’attention de certains de nos camarades sur la victoire du 30 juillet ; il n'y rien d'euphorique sur les chiffres sortis des urnes, bien au contraire, ils nous recommandent à la lucidité et au sursaut. En clair, d'autres y voient un avertissement sans frais. Ne croyez-vous pas qu'il est temps de sortir du statu quo qui désoriente des pans entiers de nos électeurs et des citoyens?

Dr Souleymane S. Diallo Apr Amandiers, Paris, CCR, MET... dialloley@yahoo.fr

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